Ce matin du vendredi 1er juillet 2022 a dû sembler bien étrange pour Bernard Liégeois: il ne s’est pas rendu dans son bureau, au premier étage du Centre culturel et sportif de Fourons. À 65 ans, le permanent de l’Action fouronnaise est en effet officiellement retraité, «après avoir donné trente-six ans de ma vie à cette fonction», sourit-il.

Au départ, pourtant, ce Hervien d’origine se destinait à l’enseignement. Tout frais diplômé en sciences sociales de l’université catholique de Louvain-la-Neuve (UCL), titulaire d’une agrégation en sciences politiques et sociales, il est engagé à l’Institut Saint-Joseph à Welkenraedt dont le directeur était André Smets, alors bourgmestre de Herve.
«L’école commençait seulement à grandir; il n’y avait alors qu’un cycle inférieur. Mais André Smets m’a expliqué qu’un cycle supérieur allait se créer. Et c’est dans cette perspective que j’ai été engagé. Je donnais des cours de sciences sociales, de géographie, de droit, d’économie politique…», relate-t-il.
Mais en 1986, une enseignante est réaffectée, et Bernard Liégeois, qui n’est pas nommé, perd toutes ses heures. Et le mi-temps qui est envisagé pour lui n’est guère intéressant.
«C’est alors que j’ai repéré dans « Le Jour-Le Courrier » une offre d’emploi qui a attiré mon attention: une organisation « proche des droits de l’Homme » engageait un permanent. J’ai envoyé mon CV, et j’ai reçu en retour une lettre à l’en-tête de… l’Action fouronnaise. J’ai trouvé que c’était sympa. J’ai passé un entretien chaleureux, un soir devant Jean-Louis Xhonneux, Jean-Marie Happart, José Smeets, et François Detry, que je connaissais tous par la télé, car, à l’époque, on parlait régulièrement de Fourons. Et un jour ou deux plus tard, François Detry est passé chez moi, pour me dire que le poste était pour moi, et que je pouvais commencer quand je voudrais».

«J’ai pris ma fonction après (une soirée) avec Sandra Kim en vedette» sourit Bernard Liégeois. La jeune chanteuse était alors tout auréolée de sa victoire inattendue au concours Eurovision de la chanson.
Le désormais ex-enseignant succédait à ce poste au futur politologue de l’université de Liège (ULiège), le Visétois Pierre Verjans «qui était parti quelque temps auparavant, et l’épouse d’un échevin de Dalhem avait assuré l’intérim pendant un mois. Elle m’a dit qu’elle était soulagée de me passer le relais».
Au départ, poursuit le néo-retraité, «je travaillais sous la supervision de Jean-Louis Xhonneux, secrétaire de l’Action fouronnaise. Il me téléphonait chaque jour à 9h et à 17h30 pile. Il me détaillait le travail qui était à faire, car à l’époque, il fallait suivre l’actualité de près, rédiger de nombreux communiqués de presse. Et tout ce qu’on produisait se retrouvait dans la presse».
Il est vrai qu’alors, on est en plein «carrousel fouronnais»: la candidature de José Happart au poste de bourgmestre systématiquement rejetée par le ministre fédéral flamand de l’Intérieur, officiellement pour non-connaissance du néerlandais de l’intéressé, le troisième échevin, José Smeets, démissionne; José Happart devient premier échevin faisant fonction de bourgmestre, avant de réintroduire une candidature à la fonction mayorale, systématiquement rejetée.
La question fouronnaise provoquera la chute du gouvernement, et le contentieux sera négocié, pas forcément dans les meilleures conditions, dans le cadre du compromis de 1988 qui verra enfin se créer la Région bruxelloise, dont la Flandre, jusque-là, ne voulait absolument pas.
Tout ce travail, alors «s’effectue encore à la machine à écrire électrique, avec transmission par fax, depuis le siège de l’Action fouronnaise, toujours situé au 36 de la rue Saint-Pierre à Fouron-Saint-Pierre».
Rapidement, toutefois, «Jean-Louis Xhonneux, déjà très branché en informatique, a racheté son tout premier ordinateur au photo-compositeur Kerf, à Aubin-Neufchateau. C’est alors qu’on a commencé à entrer dans l’ère informatique».
Ce n’est pas un luxe, car le travail du permanent de l’Action fouronnaise est très varié: «on a commencé à organiser les 24 heures d’autocross. Suivront ensuite les « Old Tractors’ Days » ou la fête de la tomate. Puis l’animation de la ferme pédagogique à Fouron-Saint-Pierre. Il fallait s’occuper de toute l’organisation de ces manifestations. J’ai écrit les statuts de diverses associations. II y avait le dossier de l’école. Et puis le « Foron », le périodique de l’Action fouronnaise, dont il fallait assurer la publication. Pendant ces trente-six ans, je suis rarement rentré avant 19h-19h30 chez moi. Car la journée de travail terminée, si je rencontrais des bénévoles qui avaient aidé à la mise sur pied de diverses manifestations, forcément, je ne pouvais pas passer au milieu d’eux sans m’arrêter pour discuter avec eux, surtout une fois le Centre culturel et sportif achevé, avec la cafétaria au rez-de-chaussée. Le travail du permanent n’est pas un simple travail administratif. Il faut se montrer, aller vers les gens…».
Aujourd’hui, «il y a probablement encore beaucoup plus d’organisations qu’à l’époque. Mais comme partout ailleurs, c’est le bénévolat qui pose de plus en plus problème», constate Bernard Liégeois. «Il devient de plus en plus difficile de trouver des volontaires pour aider à la mise sur pied de divers événements, que ce soient des fêtes du village ou la Fête du Peuple fouronnais, qu’on n’a plus organisée les deux dernières années, en raison de la pandémie».
Grâce aux accords de 1988, les Fouronnais francophones se verront accorder un Centre culturel et sportif, où l’Action fouronnaise a depuis lors transporté son siège.
«À l’époque, entre la décision et l’inauguration du Centre, en 1992, il s’est déroulé quatre ans. Cela nous paraissait long, mais si l’on compare, pour le rachat de l’école francophone, que la majorité flamande a mis en vente, il a fallut au total huit ans de tractations avec la Fédération Wallonie-Bruxelles pour obtenir un financement», constate Bernard Liégeois.
Mais la création de ce Centre culturel et sportif n’a-t-elle pas entraîné la fermeture de certains lieux de rencontres traditionnels (cafés ou salles de spectacle) des Fouronnais francophones, et la disparition d’association?
«Absolument pas», se récrie Bernard Liégeois, «il y a au contraire plus d’associations qu’auparavant, grâce au Centre culturel et sportif. La disparition de cafés de village, notamment, n’est en rien liée à sa création».
Le désormais ex-permanent de l’Action fouronnaise a maintenant définitivement fermé la porte de son bureau. Mais… on le verra encore souvent au Centre culturel et sportif, « où j’anime un atelier de sculpture, et où je vais reprendre un cours de gym».
Toujours élu au CPAS fouronnais, il espère aussi retrouver du temps pour la lecture. Et pour se replonger dans des souvenirs. Ceux, par exemple, des personnalités qu’il a rencontrées, «du président français François Mitterrand au chancelier allemand Helmut Kohl; du Prix Nobel de la Paix et premier président post-apartheid de l’Afrique du Sud Nelson Mandela au navigateur Alain Bombard ou au grand scientifique, le Professeur Léon Schwartzenberg». Témoins d’un temps où Fourons faisait l’actualité des médias nationaux, et parfois internationaux…
«On nous dit toujours qu’on reçoit plus que les autres»
Comme tout le monde, Bernard Liégeois a vu le soutien francophone tiédir, à l’occasion de la Fête du Peuple fouronnais «où on voyait au départ des pointures, qui ont été progressivement remplacées par des régionaux. À l’exception de Jean-Claude Marcourt (PS), président du Parlement wallon, mais qui est plutôt en fin de parcours. Parmi les politiques actuels, nous pouvons toujours compter sur le ministre du Budget de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Frédéric Daerden (PS), et sur la députée hervienne Marie-Martine Schyns (Les Engagés). Mais plus généralement, bien peu de personnes savent encore où se situe Fourons, et à la Fédération Wallonie-Bruxelles, on nous oppose souvent que nous recevons plus que les autres, en oubliant que nous devons assurer les frais de fonctionnement comme partout ailleurs, mais aussi les salaires alors qu’ailleurs, ces salaires sont pris en charge par la Fédération Wallonie-Bruxelles. J’ai particulièrement mal vécu, dernièrement, le refus du subside de la bibliothèque francophone par la ministre Ecolo de la Culture, Bénédicte Linard, qui a eu pour effet le départ de notre bibliothécaire professionnelle, et l’isolement de notre bibliothèque. On nous fait ainsi des problèmes tandis qu’à Mouscron-Comines, la Communauté flamande a pu reprendre une école, sans que personne n’y trouve à redire». La solution pourrait venir d’un hypothétique accord culturel entre la Communauté française et la Communauté flamande, du type de ceux que la Communauté française, alias Fédération Wallonie-Bruxelles a noués avec de nombreuses régions et de nombreux pays dans le monde, mais, apparemment, ce dossier n’est pas envisagé pour l’instant. «Et si d’aventure notre école devenait enfin une école de la Communauté française, je m’attendrais à voir des manifestants flamingants déferler à nouveau sur Fourons», soupire Bernard Liégeois.











